http://multimedia.telerama.fr/edito.asp?art_airs=M0504111033180&srub=1
La fin de la vie privée ?
Une puce RFID, ou "étiquette intelligente". Ces minuscules balises asurent
la tracabilité des produits... et de ceux qui les achètent.
Ces puces qui nous espionnent
Elles nous suivent à la trace, cachées dans nos téléphones, nos
cartes bancaires, nos ordinateurs, nos vêtements... Rien de nos goûts ni de nos
habitudes ne leur échappe. Les fichiers informatiques gardent en mémoire nos
moindres faits et gestes. Quand le rouleau compresseur technologique écrase les
garde-fous légaux, quand le désir de sécurité passe avant la liberté, le
citoyen peut-il encore échapper à l'oeil de Big Brother ?
C'est l'histoire d'un mec normal. Un mec qui, comme tant d'autres, téléphone
avec son portable, gare sa voiture au parking, consulte ses mails, achète sur
Internet, collectionne les cartes de fidélité, retire de l'argent aux
distributeurs, paie avec sa carte de crédit, présente sa carte Vitale à la
pharmacie, mange à la cantine de son entreprise, prend l'autoroute, renouvelle
ses cotisations associatives, politiques ou syndicales. Ce qu'il ne sait pas,
ou peu, c'est que ces gestes anodins laissent des traces partout. Tellement de
traces que l'on peut savoir ce qu'il aime, ce qu'il mange, ce qu'il écoute,
combien il dépense, de quoi il souffre, où il se trouve et à quelle heure, qui
il rencontre, pour qui il vote et qui il aime. Rien de ce qui le constitue
n'échappera désormais à la mémoire numérique des machines... L'histoire,
avouons-le, n'est pas drôle. Elle fait même assez peur. Parce qu'elle est
vraie.
Serait-ce la fin de la vie privée ? Occupés à réclamer toujours plus de
mobilité, de facilité et de liberté, nous en avons négligé les effets
secondaires. Accaparés par notre plaisir à maîtriser les avancées
technologiques, nous n'avons pas mesuré combien l'informatique tisse, sûrement
et discrètement, une immense toile dans laquelle nous nous sommes fait
prendre : nous voici observés, contrôlés, fichés, fliqués. La prophétie de
George Orwell d'une société où chaque individu vivrait sous l'oeil d'un Big
Brother omniprésent n'est plus une fiction (1).
Plus de 1 million de fichiers ont été officiellement déclarés à la Commission
nationale de l'informatique et des libertés (Cnil) depuis sa création, en 1978.
« En réalité, il en existe beaucoup plus : 4, 5, 10 millions ? Nul ne le
sait », confie Christophe Pallez, le secrétaire général de cette autorité
indépendante qui a pour mission de protéger les citoyens contre toute intrusion
abusive et illégale dans leur vie privée (lire page 16). Elle reçoit 5 200
plaintes ou demandes de conseils par an, 9 000 appels téléphoniques par mois,
et déclare 300 nouveaux « systèmes d'informations nominatives » par jour. A
l'en croire, « le nom de chacun apparaît dans 200 fichiers au minimum, mais
plus vraisemblablement dans 500 ». Fichiers publics (Sécu, carte d'identité,
Insee, services fiscaux), fichiers de police (suspects, victimes, témoins),
fichiers des employeurs (Urssaf, CAF), fichiers bancaires, commerciaux,
publicitaires... Le volume d'informations que les progrès numériques permettent
d'enregistrer, de stocker et d'analyser augmente de façon vertigineuse. Tout
est consigné, des demandes de crédit aux péages d'autoroute. Et les milliards
de communications téléphoniques.
En 2002, la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité
(CNCIS) s'est rendue chez SFR, chez Bouygues Telecom et chez Orange. Elle
estime « entre 8 000 à 25 000 par mois » le nombre des réquisitions formulées
par les services judiciaires auprès des opérateurs de téléphonie mobile
(demandes de listing, de communication d'identité, de localisation des abonnés,
de mise en place d'écoutes administratives ou judiciaires). Un chiffre qui va
« toujours croissant » et qui, cumulé, atteindrait bientôt 1 million, selon la
chancellerie. Car les opérateurs, en plus de savoir qui est appelé, par qui et
à quelle heure, peuvent en permanence et à l'insu de leur client savoir d'où il
téléphone. Libre, disiez-vous ?
Sur le terrain de la « traçabilité » des individus, une autre bataille vient de
s'engager. Nom de code : RFID (Radio Frequency Identification), un système de
minuscules balises d'identification par ondes radio, plus connues sous le nom
d'« étiquettes intelligentes » (2). La grande distribution comme le transport
de marchandises les ont déjà adoptées tant leurs avantages sont grands :
inventaire quasi immédiat, maîtrise parfaite du contenu d'une livraison. Ces
puces peuvent en effet contenir toutes sortes d'informations - origine, date de
fabrication et de péremption, nombre, température, couleur. Le groupe américain
Wal-Mart, numéro un mondial de la grande distribution, a demandé à ses 100 plus
gros fournisseurs, comme Gillette, Nestlé, Unilever, de placer des RFID sur
leurs produits. Le problème est que ces puces n'ont évidemment pas vocation à
rester sur les boîtes de petits pois, mais à sauter sur tout autre bien de
consommation courante. Ainsi, lit, lampe, frigidaire, vase, mais aussi chemise,
jean, slip, chaussures, bonnet, gants. Et nous voilà couverts de puces.
« Le maillage des milliers d'objets dont une personne s'entoure, qui pourra
être analysé de façon permanente, permettra de renforcer encore le profilage
des individus : ces puces-là font peser sur nous un risque particulier »,
assure Philippe Lemoine, commissaire à la Cnil et coprésident du directoire des
Galeries Lafayette. Pour lui, cette technologie révolutionnaire présentée comme
inoffensive doit faire l'objet de toutes les vigilances. Parce qu'elles lui
semblent être un moyen supplémentaire d'intrusion dans l'intimité du
citoyen-consommateur, la commission s'est donc opposée à l'utilisation de ces
nouvelles étiquettes. Du moins en l'état. « La seule solution,
préconise-t-elle, c'est de les doter d'un système interne les désactivant dès
la sortie du magasin. »
Elle aura fort à faire pour être entendue, cette instance française garante des
libertés publiques. Car ces puces à tout faire entrent dans les moeurs. Dans
les épreuves sportives de masse comme les marathons, les coureurs en portent
pour faciliter leur classement ; et aussi les délégués au dernier congrès du
parti communiste chinois. Des fermiers texans les utilisent pour compter leurs
bêtes, des propriétaires pour retrouver leur chien, et pourquoi pas leurs
enfants ? Des écoliers japonais en portent une à l'oreille, qui permet de noter
leur retard ou leur absence. Une boîte de nuit de Barcelone a même proposé à
ses meilleurs clients de s'en implanter une sous la peau pour jouir d'un statut
privilégié. Pour la Food and Drug Administration (le ministère de la Santé
américain), des cobayes testent enfin des implants sous-cutanés contenant des
informations vitales, groupes sanguins, maladies pérennes, allergies... D'ici à
2010, l'usage de ces puces devrait être généralisé. Et tandis qu'investisseurs
et industriels se disputent déjà ce gigantesque marché de plusieurs milliards
de dollars, les associations de défense des libertés publiques dénoncent
l'utilisation de ces « mouchards » capables de nous localiser à tout instant.
La Cnil, qui n'a pas que ces puces à fouetter, essaie tant bien que mal
d'endiguer les atteintes à la vie privée, de pointer les dérapages numériques,
de protéger les données sensibles, de répondre aux ambitions affichées par
l'Etat, qui aime à revendiquer des garde-fous juridiques. Son pouvoir est
limité, son avis uniquement consultatif et ses moyens dérisoires. Avec 80
personnes (moins que son homologue roumaine...), elle peine à régler l'ensemble
du contentieux. Pourtant la tâche est immense : connexions illégales de
fichiers, absence d'étanchéité entre les données commerciales et policières,
invasion de spams (3) envoyés sur Internet, connexions des fichiers, violations
permanentes des données privées, fichage dans les entreprises, installation
anarchique des caméras de vidéosurveillance. Elle doit aussi redoubler de
vigilance sur l'utilisation des codes génétiques, le développement de la
biométrie (empreintes digitales, du contour de la main, de l'iris) ou la
création de visas électroniques destinés à lutter contre la fraude et
l'immigration clandestine.
Comment résister à l'emprise des machines et restaurer une sphère privée de
plus en plus grignotée par cette surveillance généralisée qui ne passe pas
toujours par notre consentement ? Il faudrait uniquement payer en liquide,
n'utiliser que les cabines téléphoniques, ne jamais remplir de questionnaire,
ne pas laisser son portable allumé, ni profiter des remises dans les grands
magasins. Si vous devez utiliser Internet, cryptez votre e-mail, donnez un faux
nom. Au travail, partez du principe que vos appels peuvent être facilement
placés sous surveillance, ainsi que votre messagerie, votre ordinateur et vos
déplacements. En somme, mieux vaut rester seul, dans une cabane au fond des
bois, habillé de peaux de bêtes. Mais votre comportement paraîtra alors si
bizarre que vous aurez toutes les chances de vous faire repérer... et
enregistrer dans le fichier des marginaux.
Dernière possibilité : militer dans ces groupes d'activistes qui depuis des
années traquent et détraquent les systèmes. Plus dans le but de frapper les
esprits que d'obtenir de réels résultats. Ainsi, depuis cinq ans, les membres
français de Privacy International décernent des Big Brother Awards à l'homme,
l'entreprise, le système, le discours qui a été « le plus dévastateur pour la
vie privée ». En janvier 2005, le prix de l'Orwell Novlang a ainsi été décerné
au Gixel (Groupement des industries électroniques), qui a suggéré à l'Etat « de
conditionner la population, surtout les enfants, aux technologies
d'identification et de contrôle social ». Soutenu par le Syndicat de la
magistrature, la Fédération internationale des droits de l'homme, Act up, le
syndicat CNT, le même groupe a encore remis un trophée (une statuette
représentant un ranger doré en train d'écrabouiller une tête d'angelot) à
Dominique Perben, Nicolas Sarkozy et Daniel Vaillant pour « avoir fait du
fichier d'empreintes génétiques Fnaeg un véritable fichier de population
incluant les mis en examen, acquittés, relaxés, suspects et mineurs ». Le maire
de Vitry-le-François et le président du conseil général de la Marne ont
également reçu un Ranger d'or pour avoir eu l'idée de « ficher les précaires
avec la collaboration forcée des services sociaux ».
« L'important pour nous est de faire prendre conscience aux gens de la société
dans laquelle ils vivent. Ils ne sont pas assez informés », assure le collectif
Souriez, vous êtes filmés (4). Dix ans que ces militants réunis en coordination
débusquent les caméras qui captent nos déplacements dans les villes, les
entreprises, les écoles, les salles de repos, les toilettes, les transports en
commun. En Angleterre, pays pionnier en matière de vidéosurveillance, ces yeux
électroniques seraient 2 millions et demi et l'on estime qu'un Londonien peut
être filmé trois cents fois par jour. En France, de plus en plus de villes s'en
équipent, les magasins, les copropriétés, certains lycées, aussi, qui manquent
de personnel. Des piscines sont même dotées du système Poséidon : une dizaine
de caméras installées sous l'eau, à l'intérieur du bassin, permettent d'y
signaler un problème qui pourrait échapper à la vigilance des maîtres nageurs.
Que ces caméras puissent sauver une vie, et plus généralement que le croisement
des informations consignées dans les fichiers puisse contribuer à identifier un
criminel, personne ne le conteste. Abandonner un peu de vie privée n'est rien,
comparé au bénéfice de cette meilleure sécurité. Mais on n'imagine pas qu'un
jour ces milliers d'informations dormantes sur notre vie pourraient se
retourner contre nous. En démocratie, la marge entre les informations
exploitables et celles véritablement exploitées est encore assez grande, même
si elle a tendance à se réduire depuis le 11 Septembre ; et elle le fait avec
une telle évidence que personne n'a le sentiment de voir bafoué le droit de
chacun à être « laissé en paix, à l'abri du regard d'autrui », comme le
proclame la Déclaration universelle des droits de l'homme.
« Dans notre société, où nous ne connaissons plus nos voisins, où il n'y a plus
de solidarité ni de proximité, où l'interconnexion entre les habitants s'est
dissoute dans l'anonymat de la foule, la demande de sécurité est réelle »,
rappelle Laurent Mucchielli, chercheur au CNRS et auteur notamment de Violences
et insécurité, Fantasmes et réalités dans le débat français (5). Mais,
ajoute-t-il en substance, penser que le salut viendra de ce tout-technologique
relève du fantasme. « D'abord parce que la délinquance, celle qui justifie ces
moyens, s'est depuis longtemps adaptée aux nouvelles technologies. Ensuite
parce qu'une machine seule est aveugle. Elle n'est rien sans la main et le
regard de l'homme. »
En fait, ce qui pourra nous sauver des machines sont les machines elles-mêmes.
De nombreuses caméras des villes ne fonctionnent déjà plus et il n'y a pas
assez de personnel pour regarder avec une attention soutenue 25 écrans à la
fois ! De plus, à l'usage, ces caméras s'avèrent peu fiables. Devant
l'accumulation des erreurs, la ville de Boston a ainsi décidé d'arrêter ses
expériences d'identification par caméra. Par ailleurs, la conservation de
données numériques, stockables à l'infini en théorie, s'avère compliquée et
onéreuse. Prenons l'exemple des portables. Le gouvernement a préparé un décret
imposant aux opérateurs de conserver, pendant un an, les listes d'appels de
leurs 45 millions d'abonnés, pour répondre aux réquisitions judiciaires.
D'accord, ont répondu les sociétés de téléphonie mobile, mais comme cela
implique de renforcer nos équipes, donnez-nous une compensation financière. Or,
ce surcoût, estimé à plusieurs millions d'euros, serait à la charge du
ministère de la Justice. Comme celui-ci n'a pas un budget extensible, rien ne
se passe...
« Aujourd'hui, nous vivons dans un monde où l'idée folle de savoir tout sur
tout le monde se banalise. Le contrôle systématique des individus se met
réellement en place, du moins au niveau de l'intention », assure Denis Duclos,
sociologue et directeur de recherches au CNRS. Il suffit pour s'en convaincre
de se tourner du côté des Etats-Unis. Soutenu par le Pentagone, doté de 245
millions de dollars sur trois ans, le projet Total Information Awareness
visait, grâce à l'interconnexion des fichiers, à établir une quarantaine de
pages d'informations sur chacun des 6 milliards d'habitants de la planète.
Remanié puis officiellement abandonné en 2003, il vient d'être remplacé par une
version allégée, surnommée Matrix (Multistate Anti-Terrorism Information
Exchange). Ce programme, pourtant bien plus modeste que le précédent, semble
suffisamment performant pour qu'un des policiers qui en ont la charge déclare
au Washington Post : « C'est effrayant [...], je peux tout savoir de vous et de
vos voisins. » Et le président de l'Arlington Institute, qui travaille avec
l'US Navy et l'US Air Force, de prophétiser : « Il y aura moins de vie privée
mais plus de sécurité. Nous pourrons anticiper le futur grâce à
l'interconnexion de toutes les informations vous concernant. Demain, nous
saurons tout sur vous. » Remember Big Brother.
« Comme il n'y a plus de guerre, l'industrie de l'armement investit dans le
matériel d'identification et d'information, poursuit Denis Duclos. Lutter
contre le terrorisme est une logique de police, la guerre contre l'immigration
est une affaire de police. Il y a des milliards en jeu. La question est
double : comment les industries de la peur vont-elles les dépenser, influencer
les gens, convaincre les politiques ? Et quelle va être la capacité de la
société civile à résister à ce business ? » A l'en croire, le danger d'un
contrôle généralisé existe d'autant plus qu'on y adhère. « Nous partageons
tous, peu ou prou, une sorte d'idéal de société fluide, tranquille, sans
aspérité. On aspire tous à ce rêve futuriste. N'oublions pas que l'acceptation
et le volontariat sont des conditions quasi indispensables au développement de
ces nouvelles techniques. Ne nions pas non plus le goût spontané pour le
contrôle, le plaisir d'épier son voisin. Plus on accorde de crédit à ce
système, plus on l'entretient, ouvrant ainsi la porte aux sociétés
totalitaires. On sait que celles-ci font beaucoup souffrir, mais qu'elles ne
survivent pas. Sur le long terme, c'est rassurant. »
Un optimisme que ne partageait pas Orwell. Quelques années avant d'écrire 1984,
il assurait : « Dans le passé, chaque tyrannie finissait, un jour ou l'autre,
par être renversée, ou au moins combattue, parce qu'ainsi le voulait la nature
humaine, éprise comme il se doit de liberté. Mais rien ne nous garantit que
cette nature humaine soit immuable. Il se pourrait tout autant que l'on
parvienne à créer une race d'hommes n'aspirant pas à la liberté, comme on
pourrait créer une race de vaches sans cornes » (6).
C'est l'histoire d'un mec normal...
Véronique Brocard
(1) 1984, de George Orwell, éd. Gallimard, coll. Folio, 438 p., 6,80 €.
(2) Une puce RFID pourrait tenir dans le point d'un i de cet article. Elle
contient un microprocesseur, une antenne permettant de transmettre les données
par fréquences radio et un mécanisme de production d'énergie. Un appareil de
lecture à distance suffit à la "réveiller". (3) Les spams, aussi appelés
"pourriels" sont ces mails publicitaires qui envahissent les boîtes aux lettres
électroniques. (4) Il organise une semaine de festivités, jusqu'au 17 avril à
Paris. Renseignements sur le site http://souriez.info/ (5) Violences et
insécurité..., de Laurent Mucchielli, éd. La Découverte, coll. Sur le vif, 160
p., 7,50 €. (6) Cité dans Orwell éducateur, de Jean-Claude Michéa, éd.
Climats, coll. Sisyphe, 96 p., 16 €.
Télérama n° 2883 - 14 avril 2005