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Le jour où notre disque dur aura disparu
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jmm  
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 More options Apr 22 2005, 8:34 am
From: "jmm" <j...@transfert.net>
Date: Fri, 22 Apr 2005 05:34:47 -0700
Local: Fri, Apr 22 2005 8:34 am
Subject: Le jour où notre disque dur aura disparu
http://www.lemonde.fr/web/imprimer_element/0,40-0@2-3232,50-640948,0....

Point de vue
Le jour où notre disque dur aura disparu, par Olivier Ertzscheid
LE MONDE | 20.04.05 | 15h22  ·  Mis à jour le 20.04.05 | 15h39

uand les moteurs de recherche sont venus indexer le contenu des disques
durs, je n'ai rien dit parce que ce n'était pas mon disque dur. Quand
ils sont venus regarder le contenu des courriels pour afficher des
publicités en rapport avec leur contenu, je n'ai rien dit car ce
n'était pas mes courriels. Quand ils ont commencé à numériser des
livres et à en proposer des extraits en finançant l'opération grâce
à la pub, je n'ai rien dit car ce n'était pas mes livres.

Et puis, quand le disque dur de mon ordinateur ayant disparu je n'ai
plus eu d'autre choix que de m'en remettre à des services distants en
ligne, quand ma machine n'a plus été qu'une clé d'accès à mes
espaces informationnels on line, je n'ai rien eu à dire, car il était
déjà trop tard.

Scénario impossible ? Demandez à Microsoft (MSN), à Google, à
Yahoo!... Ces trois géants règnent sur le Web, où ils se livrent à
une concurrence acharnée. Tous trois tirent l'essentiel de leurs
revenus des liens publicitaires qu'ils déclinent et de leurs services
: création de blogs, courrier en ligne, échange de photos, recherche
"locale" sur les disques durs, etc. Avec, chacun, l'ambition de devenir
le portail Web unique et universel.

Pour cela, il faut que ces services soient autant de ponts entre trois
espaces bien distincts : d'un côté le Web public, de l'autre le Web
privé (courriels, forums, listes de diffusion...), enfin notre "monde
informationnel personnel", enfoui dans les mémoires de nos
ordinateurs.

Ces trois espaces n'en forment déjà plus qu'un. Ils sont tous entrés
dans la sphère marchande, bouleversant notre rapport intime à
l'information, transformant aussi les relations que la planète
connectée entretient avec la connaissance.

Les exemples abondent. En installant sur un ordinateur le logiciel
gratuit Google Desktop, celui-ci "indexe" la totalité des documents
contenus sur le disque dur. Il suffit ensuite, pour les retrouver, de
saisir un mot-clé, comme on a l'habitude de le faire pour chercher un
document sur le Web. Cette indexation permet, lors d'une recherche
classique sur Google, de voir apparaître ses propres documents en
tête des résultats, suivis de ceux trouvés sur le Web. De la même
manière, lorsqu'on consulte ses mails en ligne, une série de liens
commerciaux s'affichent, en rapport avec le contenu des messages
personnels que l'on a reçus.

Pour l'instant, l'usager est encore "gagnant", profitant gratuitement
d'un gigantesque espace de stockage en ligne pour ses mails. Lorsqu'il
lance une recherche sur le Web, il n'est pas fâché non plus de voir
surgir un document oublié dans les tréfonds de son disque dur. Mais
ces services ont une contrepartie : documents de travail personnels,
messages privés, publicités, marketing ciblé et pages Web sont
d'ores et déjà intimement mêlés. Libre à ceux qui refusent ces
atteintes collatérales à leurs vies privées de ne pas utiliser
lesdits services.

Qu'adviendrait-il si nous n'avions plus le choix ? Si les disques durs
disparaissaient au profit d'espaces et de services d'information
exclusivement "en ligne" ? Dès l'apparition des bases de données,
certains s'étaient inquiétés de l'externalisation de nos mémoires.
Encore ne s'agissait-il que de mémoires "documentaires". Aujourd'hui,
Google offre gratuitement deux gigaoctets de stockage on line aux
usagers de son Gmail. Ses concurrents vont en faire autant. Car
l'augmentation exponentielle des capacités de stockage permet aux
majors du Web d'offrir à leurs clients des espaces de dépôt
gigantesques.

Anticipant cette évolution, Larry Ellison, PDG d'Oracle, annonçait,
en 1995, que le network computer (l'ordinateur en réseau) remplacerait
un jour le personal computer (le PC). Et qu'il faudrait nous contenter
d'ordinateurs "boîtes noires", simples espaces-disques, sans quasiment
aucun logiciel. Des machines qui se borneraient à nous mettre en
relation avec nos données personnelles disséminées sur le Web, via
un simple navigateur.

IBM et d'autres grands constructeurs travaillent activement sur des
solutions de stockage virtuel pour les grandes entreprises (storage
vitualization) et Apple propose son "Mac Mini", qui n'est déjà plus
qu'une simple "boîte noire", sans écran ni souris. Désormais, ce
n'est plus de l'anticipation. Nos disques durs sont prêts pour ce
grand saut. Déjà indexés, leurs contenus seront demain entièrement
et peut-être exclusivement disponibles en ligne.

A la fin du XIXe siècle, le bibliographe belge Paul Otlet souhaitait
réunir dans un même lieu, baptisé Mundaneum, toutes les
connaissances du monde. Aujourd'hui, les grands espaces du Web mettent
cette utopie à portée de main. La bibliothèque universelle
regroupant tous les savoirs est pour bientôt. Google, mais aussi
Yahoo! s'y emploient, avec leurs projets pharaoniques de numérisation
d'ouvrages de bibliothèques publiques. Comme viennent de le comprendre
les Français, la question n'est plus de savoir s'il faut en être ou
non. Il le faut !

L'inféodation de notre culture à une vision "américano-googléenne"
du monde est, certes, une perspective alarmante. Mais là n'est pas le
danger principal. Plus que la numérisation des livres, c'est la
collecte de nos informations personnelles qui intéresse Google, Yahoo!
et MSN. Avec quelles garanties pour l'internaute ? Et quelles
perspectives pour le Web si la Toile n'est plus qu'une gigantesque base
de données répartie entre les mains de deux ou trois majors ? Des
sociétés dont l'ambition est d'"organiser" l'information à
l'échelle de la planète en construisant leur Mundaneum sur les
fondations de Wall Street.

Avec l'étroite interpénétration de ces trois sphères, publique,
privée et commerciale, qui décidera des espaces où s'affichera ou
non la publicité ? Comment arbitrer entre les impératifs commerciaux
et les intentions culturelles ? Selon quels critères et sous la
responsabilité de qui ? La marchandisation de nos mémoires, non plus
documentaires mais intimes, se profile à l'horizon. Il vaut mieux le
savoir.

Olivier Ertzscheid est enseignant-chercheur en sciences de
l'information à l'université Toulouse-I.

Olivier Ertzscheid
Article paru dans l'édition du 21.04.05


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